Nous allons poursuivre notre randonnée à travers le livre autobiographique de Me Wade, Une vie pour l’Afrique, après les deux premiers jets publiés ici les samedis 2 et 9 août 2 008. Des compatriotes m’ont interpellé par mail ou par téléphone pour me demander si les propos que j’ai rapportés de Me Wade sont bien de lui, si je n’avais pas exagéré par endroit. J’affirme ici solennellement qu’ils sont bien de lui et je renvoie le lecteur qui en a le courage – puisqu’il en faut beaucoup - au fameux livre. Me Wade a bien tenu lesdits propos et le livre est truffé de bien d’autres, tous pratiquement invraisemblables. Nous nous en rendrons compte au fur et à mesure de ce troisième jet.
Me Wade décrit le contexte d’avant la création du Pds en 1974 et raconte son expérience dans l’Union progressiste sénégalaise (Ups), l’ancêtre du Parti socialiste (115-116). « L’arbitraire commença à jouer, assène-t-il, et, finalement, toutes les libertés, sans exception, disparurent en 1974. (…) Les citoyens ne pouvaient plus se réunir à trois ou quatre sans que le sous-préfet ne leur envoie les gendarmes pour les disperser. Seules les réunions à caractère familial ou religieux étaient tolérées. Les libertés disparues, nous vivons véritablement un régime personnalisé (il ose en parler ? ndla), autour de Senghor, et donc appuyé sur un appareil impitoyable tenu par des militants. » Et Me Wade de poursuivre : « Ce militantisme envahissant accrut ainsi l’emprise des barons du parti sur l’État, notamment celle des collaborateurs directs de Senghor
en faisaient-ils autant que Farba Senghor et Doudou Wade ? ndla). Parallèlement, les cadres africains de l’Université se trouvèrent à la périphérie. (…) Les intellectuels, professeurs, chercheurs se sont donc trouvés généralement marginalisés (…). » Ils éprouvèrent beaucoup de rancœur, poursuit-il, contre le système et « les éléments incompétents qui s’étaient emparés de l’appareil politique et de l’appareil d’État. »
Me Wade est connu pour ce travers : s’il n’invente pas carrément, il exagère et amplifie les faits et les événements, illustrant au passage l’adage selon lequel « Sénégalais du sos, dafay yokk ». Sans doute, du temps de Senghor, les intellectuels n’étaient-ils pas toujours à la fête. Cependant, toutes les libertés sans exception étaient loin d’avoir disparu, comme le prétend Me Wade. On se souvient en particulier des conférences contradictoires qui opposaient, pendant les vacances scolaires et universitaires, les cadres et étudiants de l’Union progressiste sénégalaise (Ups) à l’opposition ou à ceux qui s’en réclamaient. Les murs de l’Auditorium de l’Université de Dakar résonnent encore des conférences d’éminents professeurs, intellectuels et hommes de culture comme Madani Sy, Amar Samb de l’Ifan, Saliou Kandji, Doudou Sine, Pathé Diagne, Pierre Fougeyrollas, etc. Tout le monde n’y était pas évidemment à la fête. Madany Sy, et en particulier Amar Samb, ont eu à souffrir terriblement des quolibets de feu Oumar Blondin Diop et de ses camarades de l’époque. Le Centre Daniel Brothier n’était pas
en reste. L’une des plus retentissantes conférences qui y furent organisées était sans conteste celle qu’avait donnée Pathé Diagne au lendemain du Festival d’Alger. Nous étions en 1969 et le thème en était « La Négritude au Festival d’Alger ». Ce jour-là, Senghor et sa Négritude ont passé de mauvais quarts d’heures. Les professeurs, les chercheurs, les intellectuels étaient donc loin d’être aussi marginalisés que le prétend Wade-sait-tout. Il est vrai, il convient de le reconnaître, Senghor n’aimait pas le Communisme et n’hésitait pas à réprimer ceux qui s’en réclamaient.
La situation était cependant loin d’être aussi chaotique que Brack Waalo la présente. Nous nous réunissions, nous enseignants, dans le cadre du Syndicat des Enseignants du Sénégal (Ses) et sur toute l’étendue du territoire national. Même si ce syndicat était frappé de dissolution en 1973. Un autre syndicat, le Syndicat unique et démocratique des Enseignants du Sénégal (Sudes) prit rapidement le relais et croisa le fer avec Senghor jusqu’à son départ du pouvoir le 31 décembre 1980. Je peux affirmer ici, moi qui ai vécu intensément cette époque qu’elle était, malgré ses insuffisances, favorable à l’épanouissement culturel et intellectuel1.
Me Wade raconte son passage à l’Ups et ses tentatives avortées de se tailler une base à Kébémer (pp. 118-119-120-121). Il rend ainsi compte de sa mésaventure : « L’establishment bloqua mon évolution par le biais des élections locales à Kébémer. » Il prétend même avoir gagné haut la main les renouvellements des instances du parti, à « 1001 voix contre 804 à son adversaire ». C’était une véritable prouesse dans le contexte de l’époque. Son adversaire d’alors en particulier, Djibril Ndiogou Fall, notable respecté et riche homme d’affaires, était fortement implanté dans la localité. En tout cas, Me Wade persiste et signe : « Senghor me fit comprendre, par l’intermédiaire de son directeur de cabinet Moustapha Niasse, qu’il savait que j’avais eu la majorité. Il promit de faire entériner mon élection par le bureau politique. » Sa déception est grande, raconte-t-il, quand quelques jours après, il apprend à la radio que son adversaire avait gagné. Moustapha Niasse heureusement vivant interrogé, balaie le tout d’un revers de main avec un sourire. L’affaire fait effectivement sourire. En tous les cas, « (il) sortit de l’Ups à pas feutrés, sans déclaration ». Son passage dans ce parti aura duré un peu plus de douze mois.
Me Wade fait aussi l’historique de la création du Pds en 1974 (pp. 124-127). Ce serait Serigne Cheikh Ahmadou Mbacké « Gaïndé Fatma » qui l’appela pour lui dire : « Vous, les intellectuels, vous avez une très grande responsabilité. Notre pays est en pleine crise. Or, en général, vous ne voulez rien faire et vous croisez les bras. C’est assez triste. J’ai demandé à Cheikh Anta de créer un parti : il a refusé en me disant que Senghor, qui avait dissous deux fois les partis qu’il a créés, n’hésiterait pas une troisième fois. Cheikh Fall, directeur d’Air Afrique, a également refusé. Et toi ? » Ces propos ne ressemblent pas à « Gaïndé Fatma ». Même s’il n’était pas d’accord avec Senghor, il avait beaucoup de retenue. Il ne se livrait pas facilement et ne clamait pas sous tous les toits son opposition au premier président de la République du Sénégal. Sans doute, appuyait-il des projets politiques mais il est peu probable qu’il les initiait. Quant à la réponse que Cheikh Anta Diop aurait faite à sa proposition, Me Wade raconte sûrement des histoires, comme c’est souvent le cas. Cheikh Anta n’a jamais baissé les bras. Il a toujours lutté avec courage et détermination. Même après la dissolution du Bloc des Masses sénégalaises (Bms) et du Front national sénégalais (Fns), il a continué ses activités politiques au grand jour. Je peux en témoigner pour avoir été son militant, et sans désemparer, de 1966 à sa mort intervenue le 7 février 1986. Il a farouchement résisté à Senghor, qui lui a refusé en toute illégalité la reconnaissance du Rassemblement national démocratique (Rnd) en 1976. Le jour du rejet de son recours par le président de la Deuxième Section de la Cour suprême d’alors2, il a tenu un véritable meeting dans la cour de la célèbre institution. S’adressant au nombreux militants assis (j’y étais), il déclara (je cite de mémoire, bien sûr) : « J’ai épuisé toute la procédure légale pour faire reconnaître mon parti, mais en vain. Je tiens à dire à ceux qui me refusent injustement mon récépissé, que ce n’est pas en refusant de délivrer une pièce d’état civil à un bébé qu’on l’empêche de grandir. Le Rnd va continuer de travailler contre vents et marées, et au grand jour. » Il tint promesse et le Rnd continua effectivement ses activités, jusqu’à sa reconnaissance officielle au lendemain de l’accession d’Abdou Diouf à la magistrature suprême.
Me Wade raconte donc, comme d’habitude, manifestement des histoires : ce Cheikh Anta-là n’aurait jamais décliné l’offre de créer un parti politique, surtout venant de son parrain Serigne Cheikh Mbacké « Gaïndé Fatma ».
Arrêtons-nous encore un peu plus sur la création du Pds pour montrer la duplicité de l’homme. Nous sommes en juillet 1974. Le président Senghor est à Mogadiscio, capitale de la Somalie, où se tenait le Xe sommet de l’Organisation de l’Unité africaine (Oua). Me Abdoulaye Wade prenait part à ce sommet en tant que président du groupe des experts de l’Oua. Il saisit Moustapha Niasse, alors directeur de cabinet du président Senghor, d’une demande d’audience auprès de ce dernier. Il est aussitôt reçu et, au cours de l’audience, informe Senghor de son intention de créer un parti politique. Le Président Senghor, qui le connaissait déjà bien, « pensa d’abord qu’il manœuvrait pour se faire offrir un portefeuille ministériel, et il n’a peut-être pas tort, mais il décide de fermer les yeux sur ce non-dit et de prendre le juriste (Me Wade) au mot »3. Quelqu’un d’autre, qui en était bien persuadé et qui était dans le secret des dieux de la Françafrique dont il était pratiquement le géniteur, Jacques Foccart, décrit Me Wade en ces termes peu élogieux :
« Il a eu un parcours en dents de scie, tantôt se montrant calme et logique, tantôt adoptant un comportement exalté et tenant un langage irresponsable. En 1974, quand il est allé dire à Senghor qu’il avait l’intention de créer un parti politique, le président de la République l’avait pris au mot, mais il était convaincu - et je crois qu’il a raison - que l’intention de Wade était de se faire offrir un portefeuille ministériel. Au fond, (…) Abdoulaye Wade est arrivé à ses fins, puisqu’il est aujourd’hui ministre d’Etat. » 4
Bref, Senghor ferme les yeux et donne son accord à la création du parti, surtout que celle-ci s’inscrivait parfaitement dans le scénario politique qu’il mijotait : la mise en place d’un multipartisme limité et encadré. Un journaliste de Jeune Afrique présent à Mogadiscio vend la mèche. « Á Dakar, dit Me Wade, du côté de l’Ups, ce fut la consternation ». Á Paris, sur le chemin du retour, il déclare à la presse qu’il allait créer, non pas un parti d’opposition, mais un « parti de contribution ». Ce à quoi, le Dr Daouda Sow, alors Ministre de l’Information de Senghor répondit : « Il n’y a de contribution que dans l’Ups. » Me Wade rappelle qu’après la reconnaissance officielle du parti, le 8 août 1974, il fut accusé par les marxistes et par les partisans du Pr Cheikh Anta Diop de collision et de complicité avec le président Senghor. Il déclare aujourd’hui, comptant sur notre amnésie légendaire, qu’il avait plutôt déclaré que « le Pds était un parti de contribution à l’évolution du Sénégal ». C’est faux, il ne l’avait déclaré nulle part. Je le défie d’indiquer la source de cette dernière déclaration. C’est plutôt lui qui évolue et change de position au gré des circonstances. Ce qui lui vaut trop facilement le surnom « d’homme nuancé ». Il est, en réalité, un homme sans parole.
Il était effectivement en complicité avec Senghor ; c’était un « opposant de sa majesté ». Il nous en donne lui-même, et à suffisance, les preuves. Personne ne lui a placé un morceau de sucre dans la bouche quand il dit ceci : « J’expliquais à Senghor que je ne souhaitais pas me présenter contre lui, que je me bornerais à présenter une liste aux législatives (de 1978, ndla) à la seule condition que toutes les élections ne se fassent pas le même jour (…). Il me donna son accord et demanda à Collin, le Ministre de l’Intérieur, de voir avec moi s’il y avait une possibilité de dissocier les deux élections (les législatives et la présidentielle, ndla). » Parlant toujours des élections législatives auxquelles le Pds avait pris part, il nous fait une autre révélation qui atteste de sa collision avec Senghor, ainsi que du fait que son parti n’était effectivement qu’un « parti de contribution ». Suivons-le : « On attendit les résultats définitifs pendant très longtemps, plusieurs jours. En vérité, Senghor et moi étions en train de négocier (sic) pour les législatives, par l’intermédiaire du président de la Cour suprême (encore ! ndla). Un jour, Senghor me reçut et me déclara : "Je pense que votre parti représente 25 %." Une façon de me dire : "Contentez-vous de 25 %." » Il ajoute qu’il donna son accord, puisque ses candidats députés n’étaient pas suffisamment qualifiés pour faire fonctionner une assemblée nationale5. L’homme « nuancé » reconnaît ensuite qu’il a toujours ménagé Senghor, qu’il ne le critiquait pas, et respectait les règles du jeu sans le bousculer le moins du monde (134-137). Donc, de la création du Pds au départ de Senghor du pouvoir le 31 décembre 1980, Me Wade s’était bien fait son complice pour barrer, disait-on et c’était très plausible, la route au Pr Cheikh Anta Diop et aux marxistes.
Nous ne terminerons pas sans rappeler ce que ce même Me Wade fait dire au Premier ministre Abdou Diouf qui revenait précipitamment du Cameroun (c’est l’omniscient qui l’affirme) où il était en visite officielle (page 126). Le Premier ministre Diouf, ayant appris la terrible nouvelle (la création du parti), fit appeler Me Wade et lui dit : « Je ne comprends pas pourquoi tu éprouves le besoin de créer un parti. Tu sais que si tu me réveilles à deux heures du matin pour me donner des conseils, je les appliquerai. Alors, pourquoi toutes ces complications inutiles ? » Me Wade dit qu’il ne sait plus ce qu’il lui a répondu, qu’il n’a pas voulu perdre son temps à lui expliquer ce qu’il ne pouvait en aucune façon comprendre, vu la place de dauphin qu’il occupait : « La nécessité du pluralisme pour faire vivre la démocratie. »
Je serai le tout dernier à croire à cette histoire. Même le plus zélé des mille courtisans du Brack du Waalo n’y croît pas. Il ne pouvait pas perdre son temps à lui expliquer « la nécessité du pluralisme pour faire la démocratie » ! Boubacar Kambel Dieng, Karamokho Thioune, Souleymane Jules Diop, les autres journalistes de la presse privée et tous les auteurs dont il a banni les livres des frontières nationales diront qui de Me Wade ou du président Diouf est incapable de comprendre cette nécessité. En attendant, je donne rendez-vous aux lecteurs à samedi prochain, pour le quatrième jet, qui nous en dira encore plus sur notre personnage.
Mody Niang, e-mail : modyniang@arc.sn