On ne prête qu’aux riches, a-t-on coutume de dire. Rapporté à la musique sénégalaise, on peut aussi dire que l’on ne chante que les nantis. Pensez-vous, obliger un pauvre bougre à se couper les oreilles pour honorer cette parole payante.
L’histoire de la musique moderne sénégalaise nous renseigne que nos musiciens ont toujours mesuré leur parole à la bourse des valeurs. Toute parole laudative, dès lors qu’elle sort de la bouche d’un musicien, se monnaie en espèces sonnantes et trébuchantes. Que ne ferait-on donc pour exister dans un pays où le fait d’être chanté vous confère un statut social, vous hisse au rang des célébrités et vous sort de l’anonymat tout en montrant aux autres que vous êtes un nabab, un « bien né ». Qu’importe que cette richesse soit mal acquise, l’essentiel, c’est que l’on puisse honorer le laudateur avec de craquants billets de banque. Des personnes sont ainsi sorties de l’anonymat où elles se morfondaient grâce aux chansons de nos musiciens. Une quête effrénée de popularité qui les plonge au cœur de la jet set dakaroise. Là où ces messieurs et dames passent, on pointe un regard envieux sur eux. Cette chanson qui leur confère un statut de star, ils l’ont payée au prix d’or quitte à s’endetter ou mourir pauvres après. L’essentiel, c’est d’exister aux yeux de la population, laquelle leur envie cette subite popularité. Certains, parmi cette population, rêvant en leur for intérieur de se retrouver un jour au cœur des productions artistiques de ces musiciens. En effet, une évocation de leur nom et
ations leur permet de gagner en un temps record une consécration nationale. Leur puissance financière, ils aimeraient l’exhiber à la face du monde. Ils veulent exister par la chanson, laquelle fera le tour de la planète. Bien sûr, nos musiciens jouent le jeu et se détournent des thèmes éducatifs ou engagés au profit de la chanson laudative. Ainsi par la magie de la parole intéressée, un chanteur pauvre devient riche. Youssou Ndour, Alioune Mbaye Nder et tant d’autres musiciens se sont fait une assise financière par le biais de la louange avant de jouer aux musiciens engagés. Mais ils guettent comme des proies les nouveaux riches qui se cherchent une popularité. Dites, qui est fou ? La louange est devenue de nos jours un stratagème pour faire fortune et prendre place au soleil des fortunés.
Exhibition de richesses Tout cela pour dire que la parole louangeuse constitue un instrument de consécration populaire pour ces personnes riches en mal d’audience et un moyen subtil pour le musicien qui veut amasser fortune. Des personnes à la fortune subite – et même douteuse pour certains – et qui, pour exister, n’ont pas hésité à arroser de francs Cfa, d’euros ou de dollars des troubadours afin que ces derniers les gratifient d’éloges. Quitte à leur trouver des origines artificieuses ou des naissances factices. Cette popularité, elles l’ont acquise grâce à une folle prodigalité et un exhibitionnisme à tout crin lors de certaines soirées culturelles. Qui connaissait les Mama Marone, Awa Diop Gabon, Adja Thiam, Kader Mbacké, Mbagnick
Diop « Souche », La Sophie, Petit Mbaye, Ndèye Astou Athie, Babacar Lô, Assurance Malick Diop, Tabaski Thiam, Mathiou et consorts avant qu’ils ne prennent place dans les œuvres artistiques de nos musiciens ? Personne ! Quels sont leurs faits d’arme ? Apparemment aucun ! Malheureusement, ce sont ces Crésus pour la plupart anti-modèles qu’on nous présente comme modèles. Il est rare de voir de brillants intellectuels sortis des universités ou des grandes écoles être présentés à la jeunesse comme des exemples. A-t-on jamais entendu un musicien faire les éloges de la regrettée Rose Dieng, la première femme diplômée de l’école polytechnique, de Aminata Sow Fall l’écrivaine ? Que nenni ! Pour beaucoup de ces musiciens, seul l’argent ou l’aisance matérielle détermine les critères du modèle social au détriment du savoir intellectuel ou de l’assise spirituelle. On en est arrivé à un rythme tel que la notoriété se mesure aujourd’hui en millions, en titres fonciers, en billets pour la Mecque ou en de luxueuses voitures 4x4. Les rapports entre célébrités et musiciens se présentent toujours dans le registre de l’opportunisme ou du profit. Pour faire bonne figure, l’artiste s’évertuera à expliquer ce rapport par une amitié sincère ou une estime réciproque, mais qui cessera d’exister dès que le bonhomme connaîtra des infortunes. Petit Mbaye et Mathiou Fall ne nous démentiront pas. Mais où sont donc Mouhamed Ndao Tyson et Thione Ballago Seck ? N’est-ce pas ce dernier qui disait que « Siiw dou diami borom » ? Source : icône
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