Devant les intellectuels, étudiants et membres des organisations de la Société civile, le président de la République a encore dit ses vérités sur les Accords de partenariat économique entre l’Afrique et l’Europe, lors d’une conférence publique organisée hier par le Comité d’initiative des intellectuels du Sénégal (Ciis). Selon lui, les Ape sont dangereux pour la stabilité de l’Afrique. Il a également appelé à une bataille contre ces Accords.
C’est un symbole. C’est aussi pour certains membres de l’assistance le signe d’une victoire contre les Accords de partenariat économique. Intellectuels, gouvernants, étudiants, autour d’une table, dans le temple du savoir, l’Université Cheikh Anta Diop. Autre signe d’espoir pour d’autres, la convergence de vues entre le président de la République, Me Abdoulaye Wade et les membres du Comité d’initiative des intellectuels du Sénégal (Ciis).
« Le combat vaut une telle unité », justifie, un étudiant qui fait partie des nombreuses personnes qui ont pris d’assaut hier la salle de conférences de l’Ucad pour assister à une conférence sur les Ape initiée par le Ciis.
La satisfaction se lit d’ailleurs sur le visage du chef de l’Etat, qui a présidé cette cérémonie. Mais le patron de l’Exécutif sénégalais a semblé mettre plus en avant le boubou de professeur.
Après de petits échanges avec le recteur de l’Université, une jeune dépose devant l’auditoire, un tableau. Le Pr Wade peut bien commencer son cours. Il dit être heureux de se retrouver dans la salle pour faire un cours.
Il va vite camper
sujet. « Nous avons analysé les Ape. Nous sommes contre ces Accords », déclare-t-il. Le rôle du professeur, c’est d’expliquer des choses compliquées. Y arrivera-t-il.
Le Président se lève pour se diriger vers le tableau, sous les ovations des jeunes. Il fixe son auditoire, prend un écritoire et trace un cercle qui représente, selon lui, le monde.
« Il y a une évolution historique du monde. Depuis toujours, les problèmes se sont posé. Il note quatre étapes qui ont caractérisé les relations entre l’Afrique et l’Europe : l’antiquité où on faisait croire que l’Afrique était fermée. Ce qui n’est pas vrai, selon le président. L’esclavage, la colonisation et la domination économique qui sont restées après les indépendances. Et Me Wade d’indiquer que l’Afrique commence à s’affranchir de cette domination, mais difficilement, avant d’ajouter : « on ne peut pas parler de l’Afrique en ignorant l’histoire du continent ».
Le président souligne les courants d’idées qui ont émergé en Afrique pour la sortir de la domination. Parmi ceux-ci, il met en exergue les options politiques du Kwame Nkrumah, qui avait plaidé pour la création des Etats unis d’Afrique.
Regrettant les combats dont a fait l’objet l’ancien leader du Ghana, Me Wade convoque le brin d’espoir qui est né avec la création de l’Union africaine, avec l’apport remarqué du guide libyen Muammar Kadhafi.
Le chef de l’Etat
a fait l’historique des partenariats économiques avec la création de l’Accord général sur les tarifs (Gatt), l’Uruguay Round et l’Omc avant d’insister sur les relations entre l’Afrique et l’Europe avec les rencontres qui ont eu lieu à Yaoundé, Lomé et celles de Cotonou qui a abouti aux Accords de partenariat économique.
« Ces accords reviennent sur le système de préférence. Ils nous demandent de nous aligner et ouvrir nos frontières », fustige-t-il. Il parle de chantage de la part de l’Europe, en abordant la situation des pays comme la Côte d’Ivoire et le Ghana, qui ont signé les accords intérimaires.
« L’Europe menace d’imposer des droits de douane à ces pays, s’ils ne s’alignent pas », dénonce-t-il. Le chef de l’Etat de marteler : « toutes les affirmations sur les vertus des Ape sont fausses ». Il ajoute que les Ape sont dangereux pour la stabilité de l’Afrique.
Pour lui, l’ouverture sans droits de douane entame la destruction des industries. « Les droits de douane constituent l’essentiel des budgets des pays. Il y a une perte financière énorme », déclare le président qui fait remarquer que le Sénégal va perdre 40% de son budget s’il met fin aux droits de douane. Une telle situation entraîne, de l’avis du chef de l’Etat, la suppression des secteurs moins résistants comme la Santé. Il émet également des doutes sur les compensations financières annoncées par l’Europe pour régler les dégâts des Ape.
Il dégage en touche les propos selon lesquels, les Ape vont renforcer l’intégration économique en Afrique. « C’est faux », martèle-t-il, ajoutant que ces Accords déstabilisent l’Union africaine, pour la bonne et simple raison que l’Europe a contourné cette instance dans les négociations.
Pour sceller un partenariat efficace entre l’Ue et l’Afrique, le Pr Wade prône des échanges autour d’une table. « J’ai proposé les Accords de partenariat de développement comme alternative, mais je suis ouvert à d’autres options », s’empresse-t-il de préciser.
Création d’une revue africaine de stratégie
Il souligne que la bataille des Ape est un combat des intellectuels. « Nous pouvons la mener et la gagner en adoptant une position commune. Il faut nous organiser, affirme-t-il, appelant les artistes, les musiciens, les étudiants à se joindre au combat pour que la lutte soit multiforme. Il annonce une marche à Bruxelles, en Belgique, des Africains d’Europe. Les marcheurs déposeront un mémorandum au siège de l’Ue, à en croire le chef de l’Etat.
Restant dans la même lancée, le chef de l’Etat convoque l’exemple du partenariat entre les Etats-Unis et certains pas africains avec l’Agoa qui, selon lui, est en avance par rapport aux Ape, bien qu’il soit sélectif. Il magnifie aussi le partenariat avec la Chine, un pays riche en ressources, selon lui.
Le président s’est désolé de la dynamique d’extension de l’Europe à d’autres pays comme la Pologne et la Lituanie et la fermeture des frontières à l’Afrique.
Qu’est-ce que ces pays ont fait plus que l’Afrique au profit de la France ?, s’interroge-t-il, avant de demander aux pays signataires des Ape d’exiger à l’Europe l’ouverture des frontières à leurs peuples.
Il a déploré le manque de stratégie en Afrique. C’est pourquoi, il annonce une revue africaine de stratégie. Il s’agira de proposer des formules pour la construction du continent.
Auparavant, le professeur Malick Ndiaye, président du Comité d’initiative des intellectuels du Sénégal et Aminata Traoré, ancienne ministre de la Culture du Mali se sont totalement démarqués des Ape. Aminata Traoré s’est interrogée sur les motivations de l’Europe avant d’ironiser : « ce sont des accords de pillage économique ». Elle avertit que les refus de signer les Ape n’est pas un rejet de la Mondialisation, mais une volonté de lutter contre l’injustice.
Le Pr Malick Ndiaye a appelé les intellectuels à aller jusqu’au bout dans la lutte, réfutant les idées selon lesquelles l’Afrique a un contentieux de race avec l’Europe. « C’est un acte de résistance. Quand la misère s’abattra sur nous, il n’y aura pas de distinction sur les appartenances politiques ou sociales », souligne-t-il. Il explique son soutien à la position du chef de l’Etat par une prise de responsabilité par rapport aux dangers des Ape.
Babacar DIONE
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