Dakar, 20 avr (APS) – La personnalité complexe, le génie littéraire et le militantisme féministe de la romancière sénégalaise Mariama Bâ (17 avril 1929 – 17 août 1981) sont ressortis sous la plume de sa fille Mame Coumba Ndiaye, auteur du nouvel essai intitulé Mariama Bâ ou les allées d’un destin.
Edité aux Nouvelles éditions africaines du Sénégal (NEAS), 2007, Mariama Bâ ou les allées d’un destin est le témoignage d’une fille à sa mère qui ne lui appartient plus, parce que tombée dans la postérité. Son auteur, troisième enfant du sujet de l’essai, elle est née du premier des trois ménages de l’icône du féminisme africain.
La défunte écrivaine a laissé en héritage deux riches romans produits : Une si longue lettre, roman, NEA – Dakar, Premier prix Noma 1980 (traduction en 17 langues) et Un chant écarlate, roman posthume, 1982, NEA – Dakar (traduit en 7 langues). Ces ouvrages sont enseignés aux Etats-Unis, au Canada et en Europe.
Aujourd’hui, leurs traductions sont en cours en langues nationales sénégalaises. Le troisième manuscrit de Mariama Bâ est inconnu de son public, signale sa fille qui révèle que la romancière de talent était, originellement, tentée par la poésie.
Mame Coumba Ndiaye est une ancienne normalienne (1968-1974), à Thiès, comme fut sa mère à Rufisque. L’essayiste a ensuite poursuivi des études de langues, à la Sorbonne nouvelle, à Paris (1974-1978). Finalement, elle vire vers la comptabilité, le métier de son père, un expert-comptable de renom.
‘’Ces séparations, entrecoupées par les vacances scolaires,
ont été la source d’une longue et riche correspondance’’, écrit-elle au sujet de ses relations épistolaires avec sa mère. D’ailleurs, une bonne partie de cette documentation figure en annexe de son essai, pour anticiper certainement la critique.
‘’Quelle belle élégie pour une mère !’’, s’écrie Aminata Maïga Kâ, une amie de la défunte romancière qui note dans la préface : ‘’Mame nous promène de la naissance de Mariama, le 17 avril 1929, à sa mort le 17 août 1981. Elle retrace son enfance, sa généalogie, sa vie d’écolière, de normalienne, d’épouse, de mère et d’écrivain. Pour cela, elle fait une incursion, documents à l’appui, dans l’histoire du Sénégal et de l’AOF (Afrique occidentale française) pendant ce dernier siècle qu’à vécu Mariama Bâ’’.
Ainsi, relève la préfacière, ‘’Mame Coumba s’avère une historienne de talent, un critique littéraire sans complaisance, un psychologue hors-pair, bien au fait des us et coutumes de sa société.’’
L’essayiste rappelle l’aura de la romancière, l’engouement et les commentaires que sa distinction a suscités, en soulignant que ‘’Mariama Bâ est liée à son époque, elle se situe au confluent de la tradition et du modernisme avec ses implications dans une société en pleine mutation. Ce sont là autant d’informations capitales qui constituent la clef de ses ouvrages, mais restent en grande partie inaccessibles aux lecteurs, faute de livre sur elle’’.
‘’C’est là que l’idée d’
écrire sa biographie a germé. D’autant plus que j’avais par devers moi une source de renseignements considérables sur l’écrivain, dont la plupart étaient encore inconnus des jeunes lecteurs. C’est en 1988, près de sept ans s’étaient écoulés depuis sa mort, que je songeai pour la première fois à lui consacrer un livre’’, raconte-t-elle. Mais, la concrétisation de l’idée a pris du temps, en raison d’énormes difficultés auxquelles elle fut confrontée.
D’une certaine manière, les sollicitations exercées sur sa famille maternelle par des étudiants étrangers et autres chercheurs, ont forcé sa détermination à parler aux lecteurs et admirateurs de sa maman. ‘’Aucune étude de ce genre n’a été jusqu’ici entreprise à son sujet’’, argumente-t-elle.
Mame Coumba Ndiaye a surtout voulu ‘’illustrer dans des pages vivantes l’une des figures les plus fascinantes de l’histoire du féminisme africain, dont la contribution bien spécifique dans son genre doit servir à l’édification des générations montantes afin qu’elles s’en inspirent et évaluent le crédit qu’elles peuvent en tirer.’’
Abordant son affirmation intellectuelle, littéraire et le sens de son engagement pour les thèses féministes, l’essayiste rapporte les souvenirs qu’elle tient de sa mère concernant sa formation. Diplôme d’institutrice en main, Mariama Bâ devenait boursière pour poursuivre ses études au lycée Van Vollenhoven (actuel Lamine Guèye). En 1947-48, le décès de sa grand-mère maternelle et tutrice a une influence négative dans son élan.
Cependant, son engagement commun pour l’émancipation des femmes, et le progrès social, elle et ses camarades de promotion n’échappent pas à l’essayiste qui rapporte qu’‘’elles étaient toutes engagées dans la voie du changement et appelées par le rêve d’une vie active’’.
‘’C’est là, dans les ferments intellectuels où elle côtoie tant d’idées, que se scella définitivement le destin littéraire du futur écrivain. Elle éblouissait tant par son intelligence et derrière un air de rien, battait les records de bonnes notes dans la plupart des disciplines’’, ajoute l’auteur.
En elle, souligne Mame Coumba Ndiaye, ‘’la majorité des femmes d’aujourd’hui se reconnaissent non essentiellement pour des raisons que l’on avance, liées aux libertés nécessaires arrachées par les femmes au cours du siècle (le 20ème), mais pour d’autres infiniment plus simples, plus éclairées : le retour aux sources profondes des vertus universelles’’.
Cette volonté tend au ‘’refus d’être l’objet utilisé, entretenu et rejeté’’, afin d’être placée au rang de ‘’désir d’accomplissement de soi par le travail dans le circuit économique, de se battre ni pour l’homme, ni contre les hommes (qui ne sont pas des ennemis), mais pour son épanouissement personnel’’.
Pour Mame Coumba Ndiaye, ‘’voilà l’héritage que nous a légué Mariama Bâ, une femme dont le refus de la médiocrité a servi de tremplin, et que des abîmes d’incompréhension ont voulu maintenir dans la masse’’. ‘’Le reste appartient à la légende qui entretient le culte de certains qui se veulent pourtant simples et proches de nous’’, écrit-elle, assez énigmatique.
Sur les remous suscités par le féminisme militant des premières ‘’Normaliennes de l’Afrique occidentales française’’ et les sociétés africaines de l’époque, l’essai reprend cette explication de la romancière elle-même : ‘’Comme toute nouveauté, notre promotion suscitait beaucoup de critiques malveillantes. Elles avaient ses détracteurs, ce qui était surprenant, surtout dans les rangs des intellectuels. Tout ce qui touchait à l’émancipation féminine, était perçu avec hostilité. De partout, nous étions celle qu’on montrait du doigt, accusées de perdre notre identité. On nous en voulait. Mais curieusement, tous voulaient nous posséder.’’
Ce ‘’contexte fortement réactionnaire, fait de tensions multiples, entre l’ancien et le moderne’’ a forgé, quelque part, la personnalité de Mariama Bâ, au point qu’elle devait, ‘’dans son style, incarner le combat des femmes’’. A la base de cette exemplarité, il y a ‘’sa foi en son destin et sa fidélité inébranlables à ses convictions’’. Plus tard, elle sera la secrétaire générale du club Soroptimiste de Dakar (1978-1980).
‘’Si Mariama Bâ est connue en tant qu’institutrice chevronnée, militante convaincue des associations féminines. Si elle a explosé comme auteur de grand talent, c’est avant tout en tant que mère qu’elle s’impose à nous’’, relativise sa fille qui replonge le lecteur dans l’univers d’une maman-poule, respectée par ses conjoints respectifs, mais aussi gaie avec ses parents et amies.
Sans complaisance, elle traite, en profondeur telle une psychanalyste, la force de caractère de sa mère. Elle retrace son parcours de combattante face aux défis de vie ou coups du sort. Parmi ceux-ci figurent les trois divorces qu’elle a vécus et la lutte contre la maladie qui l’a emportée alors qu’elle tenait, laborieusement, à terminer son dernier manuscrit.
‘’Je fis la rencontre de son cancer dans l’embrasure d’une porte, chez le docteur Blondin (Diop)’’, raconte Mame Coumba Ndiaye, avec une effarante lucidité. ‘’La rigueur acharnée du destin était plus forte que son combat pour un idéal jamais apaisé. Elle venait d’interrompre ainsi une lutte, tout un chapitre de l’histoire féminine. Mais une aura de mystère enveloppe certains êtres et leur vie, si brève soit-elle, laisse derrière eux, dans le souvenir, un sillage d’éternité. C’est bien le cas de Mariama Bâ.’’
SAB/ADC
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